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mercredi 20 novembre 2019

Elles dansaient

Pour cette semaine, c'était difficile de trouver sur quoi écrire. Donc, comme à chaque fois que je manque d'inspiration, je me tourne vers le kiosque pour vous offrir un petit texte. En espérant qu'il vous plaise :)



Elles dansaient ensemble tous les jeudis, sans aucune exception. Lila adorait ses moments légers où elle pouvait enfin, pour reprendre l'expression de Marianne, être entière. Ensemble, elles occupaient le préau vide, elles avaient de l'espace pour bouger, pour exister. Cette faveur, si souvent refusée aux autres, leur était toujours accordée.  Les deux adolescentes avaient ces étoiles dans les yeux, ces trémolos dans la voix, cette douceur enfantine et adorable, on n'avait pas le cœur de les décevoir. Alors on les laissait faire, et d'ailleurs, c'était toujours avec un grand plaisir, parce que leur joie ravissait les yeux et les cœurs.
Il y avait dans une cour voisine, une vieille radio, qui passait de vieilles musiques brouillées de grésillement, des danses un peu démodées, mais ça leur allait parfaitement. L'âge de la musique n'avait aucune importance, ce qui comptait c'était vivre, c'était ressentir,  c'était trouver de l'espoir, encore un peu. D'ailleurs, autour de Lila, j'avais toujours remarqué cette étrange aura, comme si elle venait d'une autre époque, comme si elle était née deux siècle trop tard, ou trop tôt. Plus tard, je m'étais souvent demandé si c'était cela, son état presque hors du temps, la cause de cette maladie. Mais elle en était tellement plus belle.
Et donc, toutes les deux, chaque jeudi sans exception, elles se mettaient au centre du préau, elles étaient comme les reines du monde, parce que ce dernier était toujours là, tout autour d'elles. Elles ne s'égaraient pas dans les méandres de leur esprit, ne s'enfermaient pas dans leur pensées, au contraire. Lila était enfin là, pleinement, entière, et c'était si rare. Elle s'ouvrait vraiment, acceptait enfin les connexions qui relient toutes les choses entre elles, du plus blanc des nuages à la plus sale des pierres. Les bruits de la rue et du monde ne s'arrêtaient pas, au contraire, ils se mêlaient au rythme de leur pas, à la mélodie désuète qui illuminait leur après-midi. Les enfants qui jouaient en contrebas, les oiseaux, la pluie sur les vitre, l'univers s'unissait à elles et devenait un peu plus grand. Dans ses moments là, Lila revenait.
Si, par chance, il pleuvait, ces instants devenaient plus magique encore. Elles sortaient de l'abri de bois protégé pour goûter les gouttes, pour laisser l'eau venue du ciel les nettoyer et les sauver. Alors, tout ce qui les emprisonnait, les blessait, tout cela se brisait. Il ne restait rien de leurs hésitations ou tourments. Chaque barrière posée dans leur esprit s'effondrait. Les erreurs les réussite la fierté la honte la peur tout sortait dans leurs élans sans aucun ordre ni signe de ponctuation. Pas de jugement, pas de larmes, uniquement les gestes lents du regret se mêlant à des éclats de colères qui entrecoupaient la joie. Beaucoup de joie. Toujours la joie. Marianne et Lila existaient, elles étaient là, semblant plus grandes et plus fortes. Plus libres.
Et puis, il y avait plus que ça. Plus que juste le mouvement perpétuel, que le froissement du tissu, que les cheveux se balançant. Quand elles se laissaient porter par la musique jusqu'à la mort du jour,  l'extérieur prenait une nouvelle saveur. L'air semblait plus vivifiant, et le froid plus doux. Le crépuscule n'appartenait à personne, sinon à la nuit qui naissait et au jour qui mourrait. Mais, tous les jeudis, sans exception, peut-être que le déclin du soleil était un peu à eux aussi, peut-être que ce moment, elles l'avaient mérité, elles l'avaient gagné. Chaque fois, c'était une véritable fête, la victoire de la vie sur l'adversité. Chaque fois, elles fêtaient le bonheur d'être sur Terre, une semaine de plus. Elles avaient le droit, elles aussi, de trouver leur place, le temps d'un jeudi, le temps de tous les jeudis.
La voix de Lila, encore une fois, s'envolait chatouiller le Zéphyr, tandis qu'elle laissait s'élever la mélodie délivrée par la radio. Le pépiement d'un oiseau n'aurait pas su être plus léger, ni plus doux. Marianne décrit toujours comme particulièrement unique l'expérience du chant de sa meilleure amie. Il y avait à la fois quelque chose de dérangeant et de magnifique dans tant d'émotions vibrantes et vacillantes, dans tant de pureté... Lila a toujours été trop. Trop enthousiaste, trop triste, trop fragile, trop heureuse, juste trop.
Durant ces interludes à la vie de tout les jours, elle d'habitude trop effacée, prenait enfin le contrôle de tout, et d'ailleurs, quand la vieille radio ne marchait pas, elle inventait toujours sa propre musique, et entraînait sa meilleure amie. Ces fois là, m'a raconté Marianne, étaient les meilleures. Elle accélérait encore et encore, toujours plus vite jusqu'à ce que sa vision périphérique se brouille. Dans sa tête, une seule pensée : « Si je m'arrête, je tombe. Si je m'arrête, plus rien ne tient. Si je m'arrête, je meurs. » Dans sa tête, des voix la poussaient à continuer jusqu'à l'épuisement, jusqu'à n'être plus rien que du mouvement, toujours du mouvement. Elle dansait jusqu'à se réduire elle-même au chaos, espérant renaître. Quelque chose lâchait dans sa tête, mais elle en avait besoin. Tellement besoin qu'elle ne pouvait même plus se contenir. Finalement, son amie l'attirait à elle, la forçait à ralentir, à s'apaiser, la soutenait.
Deux enfants dansaient comme si leur vie en dépendait. Et quand enfin elles s’arrêtèrent, le monde s'arrêta un peu, lui aussi. Elles riaient, et gravèrent cette image dans leur esprit, pour ne jamais, jamais, quel qu’en soit le prix, oublier l'odeur de la liberté. L'odeur de l'herbe mouillée, de la pluie, l'odeur du matin, de la sueur propre, l'odeur de deux corps qui se mélangent, jusqu'à n'en former qu'un.

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